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Changement de direction : qui reprend la barre, et vers quel cap ?

  • il y a 22 heures
  • 6 min de lecture

Un bateau qui avance depuis des années, piloté par le même capitaine. Un jour, celui-ci annonce son départ. Trois questions surgissent aussitôt : qui reprend la barre ? Vers où voguer ? Sur quoi et sur qui s’appuyer pour continuer à naviguer ? Dans la majorité des organisations, seule la première reçoit une réponse structurée. Les deux autres restent en suspens et se vivent au fil de l’eau, alors que ce sont souvent elles qui façonnent la réussite d'une transition.


Le mot « direction » porte d’ailleurs cette double signification : il désigne à la fois la personne qui dirige et le cap qui est suivi. Changer de direction n’est donc jamais un simple remplacement. C’est un moment où l’organisation questionne, qu’elle le veuille ou non, le chemin et la destination.



Pourquoi les changements de direction vont-ils se multiplier les prochaines années ?

En Suisse, le phénomène n’a rien d’anecdotique. Selon les chiffres publiés par le Portail PME de la Confédération, plus de 101 000 entreprises étaient à la recherche d’un successeur en 2024, et environ une PME sur trois disparaît faute de repreneur. La cause est d’abord démographique : les dirigeants issus de la génération du baby-boom atteindront tous l’âge de la retraite d’ici 2029.


À cette vague s’ajoute un second mouvement, plus discret : la longévité des dirigeants. Dans beaucoup de PME et d’institutions, on reste à la tête de l’organisation dix, vingt ans, parfois davantage. Et plus d’un tiers des dirigeants d’entreprise poursuivent leur activité au-delà de l’âge de la retraite, contre 18 % de la population active en moyenne, pas toujours par choix, souvent faute d’une succession préparée. Or plus une direction dure, plus son départ crée une rupture : les repères se sont construits autour d’une personne, et l’organisation a perdu la mémoire de ce qu’est une transition.


Autrement dit, les organisations vont vivre davantage de changements de direction, souvent sans avoir gardé la mémoire du précédent. La bonne nouvelle, c’est que la préparation et l’anticipation sont les garants d’une transition réussie.


Qu'est-ce qui se joue réellement dans une organisation quand une direction change ?

Une direction, ce n’est pas un rôle incarné le temps d’un mandat. C’est une empreinte laissée dans l’organisation. Une posture, des réflexes managériaux : ce qui se décide en séance et ce qui se règle dans un couloir, le niveau de délégation consenti, la manière de trancher quand les avis divergent, la capacité à prendre des risques. Un style de communication. Et une personnalité, qui façonne des centaines de décisions et finit par sédimenter des habitudes collectives. Lorsque la direction s’en va, ce sont ces repères-là qui bougent, bien avant l’organigramme.


Cinq angles morts reviennent alors avec une régularité frappante :


  • Le vide stratégique : On recrute sans avoir formalisé ce que l’on cherche vraiment. La gouvernance n’a pas de feuille de route, le successeur arrive sans cap, ses premières décisions sont improvisées.

  • La mémoire qui part : Dix à vingt ans de savoirs tacites logés dans une seule tête : relations, accords verbaux, pratiques non écrites. Ce savoir disparaît avec la personne s’il n’a pas été extrait avant son départ.

  • Le prédécesseur qui ne part pas vraiment : Beaucoup de dirigeants n’ont pas préparé leur vie d’après. Ils restent au conseil, gardent le téléphone des partenaires, repassent voir les équipes. L’intention est bonne, l’effet l’est rarement : deux autorités coexistent et plus personne ne sait laquelle compte. Les spécialistes de la transmission le rappellent, les obstacles les plus fréquents sont d’ordre humain, et il n'est pas toujours facile de lâcher pour celui qui s’en va.

  • La culture ignorée : Le successeur arrive avec ses propres codes et bouscule des rituels sans le savoir. Les signaux sont rarement verbaux : l’engagement se retire en silence, l’absentéisme monte et le risque de turnover augmente.

  • Le successeur seul : Une fois le recrutement bouclé, chacun retourne à ses priorités. La nouvelle direction n’a personne avec qui penser à voix haute et le risque d'essoufflement devient réel.


Ces cinq angles morts ont un point commun : ils ne relèvent pas du recrutement, mais de ce qui l’entoure. Une transition bien pilotée se compte d’ailleurs rarement en semaines. Dans les faits, elle s’étale sur douze à trente mois, et lorsqu’elle inclut la dimension patrimoniale, les spécialistes de la transmission recommandent de s’y prendre trois à cinq ans à l’avance au minimum.


Que faut-il analyser et anticiper avant même d'ouvrir le recrutement ?

« Il n’est pas de vent favorable pour celui qui ne sait pas où il va », écrivait Sénèque. Avant de chercher une personne, il s’agit de savoir ce que l’on attend d’elle. Cela suppose un état des lieux honnête, mené aussi bien vers l’intérieur que vers l’extérieur de l’organisation.
  • Vers l’intérieur, la culture réelle et l'écart entre valeurs affichées et valeurs vécues, la dynamique de l'équipe de direction, les rôles effectifs, les procédures non formalisées, les piliers informels qui détiennent le savoir tacite, la situation financière réelle plutôt que prévisionnelle.


  • Vers l’extérieur, une grille de type PESTEL permet de balayer l'environnement sans angle mort, du cadre réglementaire aux ruptures technologiques, et la cartographie des parties prenantes pose chaque fois la même question : quel est notre degré de dépendance, et quelles relations tiennent avant tout à la personnalité du dirigeant sortant ? Car celles-là ne se transmettent pas d'elles-mêmes.


Ces éléments ne se devinent pas : ils s'objectivent. Entretiens avec les cadres, enquête de climat ou enquête organisationnelle, analyse culturelle, échanges avec les clients et partenaires clés. Menées par un tiers neutre, ces démarches font émerger ce qui ne se dit pas en séance. C'est à partir de là qu'une stratégie peut être posée et qu'un profil de poste devient crédible.


Une lecture des enjeux nourrie par le vécu du terrain

Nous parlons de ce moment avec le recul de notre propre réalité : en 2023, Valeur Plus a vécu son changement de direction de l’intérieur, à la suite de la reprise de l’actionnariat de l’entreprise. Nous avons appris de nos expériences et avons ensuite interrogé des dizaines d’organisations sur les ingrédients de leurs transitions réussies pour faire écho à nos propres observations. Un constat revient : la transmission est le moment clé, et le plus inconfortable. La personne qui arrive doit prendre ses marques, puis mettre sa patte : trop vite, elle fragilise ce qui fonctionnait ; trop tard, elle laisse le doute s’installer. Quant à la comparaison avec l’ancienne direction, elle est inévitable et s’exprime par petites phrases « avant, on faisait autrement ». Mieux vaut l’accueillir et en faire une matière de dialogue, car elle dit ce à quoi les équipes tiennent. Pendant ce temps, le contexte bouge lui aussi et impose parfois des adaptations plus rapides que souhaité.


Par où commencer concrètement ?

Cinq jalons structurent les transitions qui se passent bien.

  • Préparer : état des lieux et cartographie des parties prenantes.

  • Recruter : profil co-construit, sélection sur mesure, gouvernance ad intérim si le calendrier l’impose.

  • Passer le relais : journal de bord du dirigeant sortant, transfert de connaissances formalisé, co-pilotage progressif.

  • Intégrer : plan des cent premiers jours, tournée des parties prenantes, premières décisions visibles, objectifs fixés avec la gouvernance.

  • Consolider : bilan à six mois, ajustement stratégique, accompagnement du changement.


Reste l’essentiel : les équipes. Accompagner, c’est conscientiser, nommer ce qui change, ce qui se termine et ce qui reste, puis construire avec elles plutôt que pour elles, à partir de leur réalité de terrain. Les managers de proximité jouent ici un rôle déterminant : informés en premier et outillés, ils deviennent des courroies de transmission ; pas suffisamment considérés, ils amortissent des tensions qu’ils n’ont pas choisies. Quelques signaux disent en chemin si la trajectoire se dessine : les équipes parlent positivement du changement, les partenaires restent stables, des décisions visibles arrivent tôt. À l’inverse, les premiers signes de désengagement apparaissent et méritent d'être pris au sérieux.


Chez Valeur Plus, nous accompagnons ces moments charnières sur toute leur durée : facilitation stratégique avec les conseils d’administration et de fondation, analyse de la culture, état des lieux institutionnel et enquêtes internes, recrutement et assessment, intérim de direction, coaching d’onboarding, cohésion d'équipe et conduite du changement. Parce qu’au fond, la vraie question n’est pas « qui va remplacer la personne qui part ? », mais « quelle direction voulons-nous prendre, et sur qui pouvons-nous nous appuyer pour envisager le changement avec sérénité ? ».

 


Réalisé par Johanne Ciccarone, Directrice générale


 
 
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